Reporters de guerre : témoins de l’Histoire en marche

Rémy Ourdan et Patrick Chauvel

Présents à l’occasion de la présentation de leur film Le Siège, couronné du Fipa d’Or dans la catégorie Documentaires de création, Rémy Ourdan et Patrick Chauvel sont revenus pour nous sur leur trajectoire de reporters de guerre, un journalisme au cœur des événements historiques.

« Je suis parti pour la première fois en 1967. C’était en Israël, pendant la Guerre des Six jours. Mais mes premiers vrais combats, je les ai vus l’année suivante au Vietnam. J’avais dix-huit ans. » En quelques mots, Patrick Chauvel donne le ton. Tout droit sorti d’un album de Bob Morane, sa « gueule cassée » impressionne autant que son regard incisif. Dix-huit ans, c’est jeune pour aller se frotter à la guerre.

Fils d’un grand reporter, il grandit bercé par les histoires des mercenaires, écrivains et militaires qui partagent la table familiale. Les récits d’aventure fascinent l’enfant ; le jeune homme en fera son métier.

Le déclic se produit un peu plus tard pour Rémy Ourdan. Il a 23 ans lorsque la guerre s’abat sur Sarajevo en 1992. « Je ne voulais pas voir le conflit à travers les journaux, j’avais envie de le voir par moi-même. Alors je suis parti. Après quelques jours, je choisis non seulement de rester – sans savoir que ça allait durer quatre ans – jusqu’à la fin de la guerre, mais je décide surtout que reporter sera mon métier ». Par sa carrure et la puissance de sa voix, lui aussi intimide.

« Un éclat d’obus est passé entre nous. Ça a quelque peu coupé la discussion »

L’image répandue de têtes brûlées en quête d’adrénaline, Rémy Ourdan et Patrick Chauvel n’y adhèrent pas. « Ceux qui n’ont pas conscience du danger ne durent pas plus de deux-trois minutes. » assurent-ils. Les deux reporters assument tout de même un penchant pour l’aventure. Ils évoquent, non sans un brin de provocation, le plaisir de « se balader dans des bagnoles pourries au milieu des champs de mines ».

Le danger est omniprésent dans leur quotidien. Pour le gérer, les deux hommes s’appuient surtout sur leur instinct. « On ne se dit pas tellement ‘là, c’est trop dangereux, on n’y va pas’. Ce sont plus des choses que l’on ressent sur le moment. Par exemple, alors qu’on était en voiture lors d’un reportage en Libye, un éclat d’obus est passé entre nous et a traversé l’appuie-tête de Rémy. Ça a quelque peu coupé la discussion. Sans rien se dire, on a décidé dans un ensemble parfait de partir, avec le maximum de dignité possible » (rires).

« C’est une passion dont le danger fait partie, pas l’inverse », résume Ourdan. Mais la motivation est ailleurs. « Quand je vois l’Histoire en marche, je n’ai pas envie de la lire dans les canards, poursuit Chauvel. On voit les pays qui bougent, les frontières qui changent, on est témoin de ça et les gens nous confient leur histoire pour la rapporter. C’est passionnant !»

« Même si c’est tragique, nous avons la chance que ces gens nous fassent confiance pour transmettre le moment le plus important de leur vie », ajoute son confrère. Des histoires dans l’Histoire, plongées dans l’intimité de ceux et celles qui vivent un moment fondamental de leur existence. Cet exercice transcendant n’a que « peu d’équivalents dans la paix ».

Il y a pour les reporters une certaine distance avec la vie « d’ici ». « À l’époque, on partait 300 jours par an », raconte Patrick Chauvel. « On pouvait faire trois guerres sans rentrer à Paris ». S’ils reviennent de temps en temps, c’est toujours avec, dans un coin de la tête, la perspective d’un nouveau départ.

Leur vie tient à ce mouvement – et à l’acceptation d’une certaine forme de solitude : partir, c’est aussi prendre le risque que ceux que l’on quitte ne nous attendent pas. « Comme on disait à l’époque, journaliste amoureux, journaliste foutu », ironise Patrick Chauvel. « À Sarajevo, il n’y a pas une histoire d’amour qui aurait pu me faire sortir de la ville ». Son ton est sans appel. C’est sans doute cette adhésion totale au métier et à la réalité du terrain qui explique la durée et l’intensité de leur carrière.

En plusieurs décennies, ils ont vu leur profession changer. Si l’exercice reste en substance le même depuis leurs débuts, la façon de le transmettre a considérablement évolué. « Dans les années 1980, on devait se trimbaler un Betacam de 10 kg sur le dos et trouver le moyen de faire traverser le globe aux bobines, dans des cargos ou autre. Aujourd’hui, le lien est instantané ».

Plus nombreux, mais pas meilleurs

Cette simplification technologique a engendré une multiplication des correspondants de guerre. « Avant, il y avait dix journalistes sur les zones de conflit. Aujourd’hui, il y en a cent ». Une évolution qui, selon Patrick Chauvel, n’améliore pas pour autant la couverture des conflits. La course au scoop se fait dans certains cas au détriment du respect des populations locales. « On se retrouve parfois avec des mecs désagréables, qui ne savent pas leur parler, qui ne respectent pas les codes, qui veulent sortir l’info les premiers et qui à cause de ça ne prennent pas le temps de les écouter. »

Le reporter en revient finalement aux fondements d’un journalisme de qualité. « L’opposé du journalisme, c’est la distance. Ce sont des gens qui ne vont pas assez sur le terrain, qui vont trop vite sur le terrain, des gens qui repartent au bout de deux jours… C’est un problème pour le journalisme. »

En ce sens, Le Siège reflète, grâce à l’implication totale de Rémy Ourdan, les nuances d’une « communauté humaine riche et complexe », à la fois poétique et violente. Prendre le temps, c’est aller au bout des choses, donner la vision la plus authentique, la plus proche possible de la réalité. Sans jamais oublier de montrer l’essentiel, ce qu’un correspondant de guerre doit toujours avoir en tête. « La guerre c’est moche, la guerre c’est sale, la guerre ça tue ».

Joséphine Duteuil & Pierre Rateau