Des pictogrammes aux restrictions : le Fipa face à la violence

Innovation discrète pour le Fipa 2016. Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais certains documentaires de la sélection sont cette année estampillés d’un pictogramme d’avertissement. Un point d’exclamation dans un triangle rouge accompagne 9 films violents et potentiellement choquants, face auxquels les organisateurs appellent les spectateurs à la vigilance. Signalétique anodine ? Malaise dans la programmation ? Elements de réponse avec Alain Esmery, membre du Comité de sélection des documentaires et reportages.

C’est une première. Une poignée de films sera cette année signalée au public pour leur caractère choquant. « L’alerte a été lancée par des organisateurs du Fipa qui travaillent avec le jeune public » , explique Alain Esmery. « C’était en décembre. On devait se décider avant que les programmes ne partent à l’impression. Les membres du comité ont consulté les recommandations du CSA, et se sont échangé des listes de films à signaler pour essayer d’établir une sélection cohérente ».

L’idée est avant tout d’avertir les jeunes et ceux qui les encadrent. « Ca a vraiment été un coup de tampon apposé sur un certain nb de films qui exposent des scènes de guerre violentes ou très violentes. Je pense que ç’a aussi été une volonté d’alerter et de suggérer aux accompagnants que de tels films nécessitent une préparation, un accompagnement du jeune public ». Les conditions d’accès aux séances restent les mêmes. Le festival se contente de signaler par un pictogramme que de telles projections ne sont pas adaptées à tous les spectateurs.

« Là, c’est du réel, et les balles tuent »

« Ce film comporte quelques scènes susceptibles de heurter la sensibilité du jeune public », explique le glossaire. L’expression consacrée. Neuf films au total sont concernés : Le Choix d’Oleg, Snow Monkey, Mijn Jihad, Salafistes, The Woman Who Joined the Taliban, Le Siège, Syrie, les escadrons du Jihad, Among the Believers et Ukraine, les masques de la révolution. Pour les unir, quelques constantes : la violence, la guerre, la destruction, les cadavres. Et la véracité d’images capturées sur le vif.

Le débat quant à la signification de la violence est lancé. La même scène atroce a-t-elle une portée différente, selon qu’elle est attachée à une fiction ou à un reportage ? Est-ce tout de suite moins grave parce que c’est « pour de faux » ? Qui doit endosser la mission de fournir explication et contexte aux crimes qui se déroulent à l’écran ? Doit-on exclure des projections ceux qui seraient susceptibles de les comprendre de travers ?

Ces quelques pictogrammes pourraient bien changer la donne. A partir du moment où la labellisation commence, on trace des lignes : entre ce qui est regardable ou non, ce qui choque et ce qui passe, la norme et l’insupportable.

Surtout, pourquoi maintenant ? Le festival célèbre cette année sa 29ème édition, et il serait curieux que l’idée n’ait pas effleuré les organisateurs plus tôt. La mesure affecte des films situés dans des pays différents (Bosnie, Syrie, Ukraine), mais certains documentaires, à l’instar d’El Poeta ou Burden Of Peace, ont été écartés alors même qu’ils exposent massacres et charniers. Le cœur du signalement concerne indéniablement le Levant – et les problématiques de religion et de terrorisme qu’on lui associe aujourd’hui. Si une causalité simple attentats → pictogramme est caricaturale, l’influence du contexte est indéniable.

Salafistes : pourquoi la projection dérange

La situation s’est brusquement compliquée jeudi au moment de la projection de Salafistes, de François Margolin et Lemine Ould Salem. A la suite de « pressions fortes », dont Alain Esmery choisit de taire l’origine, il est un temps envisagé de restreindre la projection du film aux seules personnes accréditées. Après une projection perturbée, les organisateurs décident de maintenir la séance du lendemain, en l’interdisant uniquement aux jeunes de moins de 16 ans. « On était dans un contexte « de crise » »   rappelle Alain Esmery « On ne prend pas toujours les meilleures décisions, mais on essaie du mieux qu’on le peut de garder la tête hors de l’eau. On réfléchit, on pense, et à un moment on prend une décision » L’urgence appelait une réponse, aussi imparfaite soit-elle.

Le devenir du documentaire est incertain. Sa sortie en salles, prévue fin janvier, imposait  un passage devant la Commission de classification, dont l’avis, transmis au ministère de la Culture, influencera ensuite la décision des autorités d’émettre ou non un signalement. « La Comission a visonné le film mardi, et cet avis aurait – j’emploie le conditionnel à dessein – préconisé une interdiction aux moins de 18 ans » confie Alain Esmery.

 Le film comportait jusqu’à vendredi une scène exposant les diffuseurs à une poursuite en pénal : l’exécution d’Ahmed Merabet, policier abattu devant le siège de Charlie Hebdo, dont la famille a demandé à ce que l’image soit floutée. La scène a effectivement été modifiée, avec l’accord des réalisateurs, et le péril juridique et moral évité pour le festival. Au niveau des « pressions » mentionnées, la logique est tout autre. « Pour eux, c’était clairement le film dans son ensemble qui posait problème » assure Alain Esmery avant d’ajouter « Je dois avouer que je ne rafolle pas des vidéos qui ont été utilisées dans Salafistes, mais c’est le projet des réalisateurs. Je ne réalise pas les films à la place des gens, sinon je fais des films ».

C’est en fait un débat de fond que les évenements de cette semaine agitent. Si la protection des plus jeunes est primordiale, on peut se demander à quel point le public adulte, lui, doit être préservé des violences et des chocs. Rien ne dit à l’heure actuelle que de tels dispositifs conduiront à une édulcoration du propos, affaibliront la liberté d’expression ou la force de frappe des documentaires. Mais montrer la réalité telle qu’elle est, y compris quand elle touche à l’abject, doit absolument rester possible. Affleure aussi la difficulté de parler du djihadisme : la variété des réactions après l’épisode Salafistes rappelle que nous sommes à ce sujet bien loin du consensus.

S’ajoute à cela, d’une manière peut-être encore plus préoccupante, que l’ingérence (même avortée) d’une puissance publique dans le déroulement d’un festival est en elle-même inquiétante. Il y a un danger évident à céder à toutes les revendications des tenants de l’état d’urgence, surtout si celui ci est appelé à durer.  «Je pense que ça doit amener tout le monde à s’interroger»,  conclue Alain Esmery.  «Est-ce que nous devons subir le contexte, ou plutôt l’accompagner ? Il y a une responsabilité de toute la chaîne, du réalisateur et du producteur jusqu’au diffuseur – et un festival, c’est un diffuseur.  A force de glissements, c’est la censure ou l’auto-censure qui nous attendent. Ce n’est pas ce qu’on a fait cette année, mais il faut être vigilants.»

Joséphine Duteuil

Crédits photo : Joséphine Duteuil