Le Siège, huis clos d’une Sarajevo héroïque

Le film de Rémy Ourdan et Patrick Chauvel a été présenté hier en compétition dans la catégorie « Documentaires de création ». Histoire de la ville qui a résisté au plus long siège de l’Histoire moderne.

Dans une cave de Sarajevo, une centaine de jeunes font la fête au son d’une musique techno typique des années 1990. Quelques heures avant, un obus tombait sur un marché de la ville, faisant des dizaines de morts et de blessés. Voici l’histoire que raconte Le Siège, ou comment la vie a, pendant quatre ans, répondu à la mort.

« Tirez sans arrêt ! Il faut les rendre fous ! »

Au début des années 1990, la Yougoslavie voit son territoire se disloquer. Après la Croatie et la Slovénie en 1991, la Bosnie-Herzégovine déclare son indépendance, le 5 avril 1992. Les forces nationalistes serbes, emmenées par Ratko Mladic, entreprennent une purification ethnique qui frappe toutes les autres nationalités, Croates et Bosniaques en première ligne.

De ces desseins funestes, Sarajevo restera comme une ville martyre. Pendant quatre ans, ses habitants sont la cible des tirs de snipers et pilonnages d’obus incessants. Du haut des collines qui cernent la ville, les serbes veulent instaurer la terreur, pour conduire les « leurs » à se retourner contre leurs concitoyens. « Tirez ! Tirez sans arrêt ! Il faut les rendre fous ! » martèle Mladic sur les ondes. Sans succès : de cette terreur, il ne sera rien.

Sur la base d’un impressionnant travail d’archives et à travers les témoignages de ceux qui l’ont vécu, Le Siège montre la résistance héroïque des habitants d’une ville transformée du jour au lendemain en « camp de concentration moderne ». Qu’ils soient médecins ou artistes, au front ou dans la vieille ville, Serbes, Croates ou Bosniaques, tous ont résisté, face à un ennemi sans visage, au cœur d’une guerre sans issue.

Atrocité, Solidarité, Créativité

Face à l’horreur, les habitants n’ont jamais abandonné l’idéal multiethnique qui a toujours guidé Sarajevo. Au contraire. Un homme raconte son immeuble, où trois familles de confessions différentes – juive, musulmane, catholique – cohabitaient avant la guerre. Le siège, loin de les diviser, les a poussés vers une solidarité totale. « Nous mangions tous les soirs ensemble, il fallait trouver la nourriture et de quoi se chauffer. Lors de cette guerre, nous sommes devenus une famille ». Les exemples de ce genre se succèdent. Pour tenir dans cette guerre psychologique, la ville s’est peu à peu construit un monde parallèle, une vie « normale » pour répondre à des atrocités qui n’ont jamais cessé.

Cette navigation entre deux réalités amène à passer sans cesse d’un sentiment à un autre. Les concerts et représentations artistiques détendent un spectateur meurtri par la vision de corps mutilés, de bâtiments en flamme et de civils qui tombent sous les balles. On rit d’un pastiche du « Just do It » de Nike représentant un homme qui sprinte pour échapper aux snipers. L’instant d’après, une mare de sang nous rappelle brutalement à l’horreur. Cette alternance entre les deux mondes permet de comprendre, d’appréhender un paradoxe qui se pose finalement comme une évidence.

Une vie au cœur du conflit

A l’époque où Rémy Ourdan part pour Sarajevo, le jeune homme de 23 ans ne connaît rien au reportage de guerre. Mais face à « l’Histoire qui se met en marche », il n’a d’autre souhait que de « s’auto-assiéger », comme il dit. Son immersion totale dans cette ville qu’il ne quittera pas de tout le conflit lui permet aujourd’hui, en association avec Patrick Chauvel, de montrer les choses de l’intérieur pour aller au-delà des considérations générales sur un conflit déjà très médiatisé à l’époque. De tous les témoins interrogés dans le film, un seul n’est pas un ami – ou tout au moins une connaissance – rencontré lors ou à la suite de la guerre.

De ce point de vue, la résistance des Sarajeviens est l’élément essentiel que l’on retient du Siège. Mais le film n’en oublie pas pour autant de rappeler la terrible réalité. Plus de 11 000 morts, des dizaines de milliers de mutilés : « Il ne faut pas que les bons côtés nous entraînent dans le déni. La guerre, c’est vraiment atroce », rappelle un des témoins, appuyé par les réalisateurs après la projection.  Une réalité qui donne à réfléchir sur le renouveau actuel de nationalismes exacerbés au cœur de l’Europe.

Le Siège a reçu le prix du Meilleur Documentaire de Création.

Pierre Rateau

Crédits photo : Fipa

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