INA 2.0 : Archives en mutation

Avec les révolutions numériques, les modifications des usages médiatiques et le règne de l’immédiateté, l’Institut National de l’Audiovisuel doit adapter ses contenus au public. Réflexions sur les perspectives d’un géant de la documentation, avec son président Laurent Vallet.

vallet 

Quels sont les rôles de l’INA à cette édition du FIPA ?

L’INA est présent sur trois fronts. D’abord en tant que partenaire du hackathon organisé par le Smart Fipa, ensuite pour les documentaires en sélection qu’il a produits ou coproduits, comme Beatbox, Béhémoth ou encore Le Siège. Et puis aussi avec INA sup, notre filière de formation, dont les étudiants en master 1 sont à Biarritz pour « couvrir » le festival.

Comment l’Institut s’est-il impliqué dans le hackathon ?

On a proposé d’être partenaires en préparant des corpus d’archives autour de sept thèmes différents. Et à partir de cela, les quatre équipes ont dû construire un projet transmédia, numérique, qui croise les archives et la narration sensorielle. Ils étaient enfermés pendant quarante-huit heures, et le jury a tranché entre les quatre projets qu’ils avaient imaginés, en faveur de « Mnémésis ».

 

Et « Mnémésis », ça consiste en quoi ?

Tous les projets étaient très innovants, mais la différence de l’équipe gagnante c’est qu’ils ont mis la rencontre au cœur de leur travail. C’est une sorte de jeu vidéo dans une prison, où le protagoniste doit aller à la rencontre des prisonniers. Et en leur posant la main sur l’épaule, il récupère leurs souvenirs, qui apparaissent sur sa combinaison sous forme de tatouages, qui petit à petit matérialisent la clé qui va leur permettre de sortir. Ces souvenirs, ce sont des images fournies par l’INA.

 

C’est pour ce projet que vous avez voté ?

Oui, je dois même vous dire que c’est celui vers lequel j’ai entrainé mes deux camarades du jury, non sans succès (rires) ! Il était plus beau, et plus poétique. J’ai aimé que la narration sensorielle soit symbolisée dans l’idée d’aller à la rencontre, et de toucher quelqu’un.

 

Quel est l’intérêt de l’INA, dans ce hackathon ?

Nous avions un projet assez classique à la base. Et il se trouve que le jour où j’ai rencontré les représentants du Smart Fipa, ils venaient de perdre leur partenaire donc j’ai sauté sur l’occasion. Cela nous as permis d’établir un partenariat substantiel en temps record, et puis ce qu’on a tendance à oublier, c’est que dans les lois qui l’ont créé, l’INA doit contribuer à l’émergence de nouvelles formes de d’audiovisuel. En 1975, c’était plus présent. Mais, il ne s’agit pas d’être dans la nostalgie, c’était une époque différente. L’idée c’est justement de lier nos archives à tous ces mouvements de nouvelles écritures et de formats numériques. Comment est-ce qu’une génération différente, celle des digital natives, peut nous proposer de nouvelles formes de narrations ? Le hackathon correspondait bien à ces objectifs, même de manière symbolique.

 

Pensez-vous que l’avenir des médias pourrait ressembler à cette combinaison sensorielle ? Et que les médias classiques vont disparaître ?

C’est un grand mot ! Ce qui est clair c’est qu’avec la convergence, la frontière entre les différents types d’écrans va s’estomper. Et la dimension participative va forcément imprégner l’audiovisuel, parce qu’il va se superposer au numérique. Ça ouvre des possibilités en terme d’interactivité, de narration non-linéaire… Mais les anciens supports ne vont pas disparaître. La télévision par exemple c’est fédérateur, il n’y a qu’à voir les batailles entre les chaînes pour diffuser les matchs de foot ! Les modèles sont chahutés, c’est évident, mais l’adaptation va encore prendre un peu de temps.

 

Parlez-nous un peu des missions et des projets de l’INA.

La première mission, historique de l’INA, c’est de conserver, et d’indexer nos archives. Aujourd’hui ça passe par la numérisation. D’ici cinq ans on aura mis sous format numérique l’ensemble de nos archives de la radio et de la télévision. Mais c’est aussi, une fois qu’elles sont préservées, de les partager et de les rendre accessibles au plus grand nombre. L’Ina entre de plain-pied dans la deuxième phase de la révolution numérique : celle des usages. Concernant notre activité de production audiovisuelle, il s’agit le plus souvent de documentaires historiques, avec de très beaux résultats qui passent régulièrement sur les chaines françaises. Mais l’INA est aussi capable de produire des OVNIS, sans archives, comme le magnifique Béhémoth de Zhao Liang. À Bry-sur-Marne, on a des capacités très performantes et plus adaptées au travail des réalisateurs. S’ils veulent monter jusqu’à 4h du matin, ils montent jusqu’à 4h du matin. Ça fait partie de l’optique « service public », on n’est pas des studios du XVe.

 

Ça représente quoi en quantité, le stock d’archives de l’INA ?

C’est monstrueux, quelque chose comme treize millions d’heures, et il y en a tous les jours qui rentrent ! J’ai appris à compter en pétaoctets, vous vous rendez compte ? [Pétaoctet, Po, 1015 octets]. Le défi c’est de tout indexer : il faut trouver les bons descripteurs. Quand quelqu’un cherchera telle image dans trente ans, l’enjeu est qu’il la trouve tout de suite, en tapant le premier mot qui lui vient à l’esprit. C’est très compliqué parce que tous les mots qu’on utilise pour décrire des images sont liés à un contexte sociologique, historique qui aujourd’hui est celui de l’instant. Et ce ne sera certainement pas comme ça dans trente ans, donc il faut trouver les mots qui ont le plus haut degré de permanence.

 

D’autant plus que vous ne pouvez pas gérer des images à un rythme qui n’a rien à voir avec celui d’il y a trente ans justement ?

On ne peut pas dire que les images et les sons ce soit quelque chose de très rare en soi (il montre les Smartphones posés sur la table). On en a des centaines tous les jours sur nos réseaux préférés. Il y a encore trente ans, produire des images coûtait très cher parce qu’il fallait des moyens techniques conséquents, et il y avait peu de canaux de diffusion. Aujourd’hui, tout le monde filme, photographie, et peut transmettre à n’importe qui ! Donc maintenant, c’est la pertinence qui compte. Il faut qu’on soit plus accessible, comme les médias qui poussent les contenus vers les gens en fonction de leurs centres d’intérêt, il faut qu’on fasse pareil. Quand on a ouvert le coffre des archives, tout le monde a fait « waouh » ! Mais il y a tellement de choses dans le coffre que cela peut décourager. Et on ne peut pas attendre que les utilisateurs viennent vers nos contenus. Surtout à une époque où on a besoin de mettre en perspective ce qui nous arrive avec le passé. C’est tout bête, mais l’histoire est un éternel recommencement.

 

Concernant votre récente prise de fonction [mai 2015], c’est difficile de succéder à Agnès Saal ?

Oui et non. Au delà des circonstances, les 960 salariés de l’INA ont été marqués par la succession de présidents en deux ans et demi (Matthieu Gallet avant Agnès Saal). Ils sont assez légitimistes et ont besoin de stabilité pour avancer dans un projet commun. En plus, les départs ont éclairé des façons de faire qui ont donné à leur boîte une image très éloignée de la réalité. Donc ils étaient anxieux, et exigeants. Mais ils ne sont pas du tout devenus cyniques, au sens où ils ont bien voulu me faire confiance. Je suis allé à leur rencontre, et dès qu’on leur parle de leur travail, leurs visages s’éclairent, ils sont passionnés de leurs métiers et de leur entreprise. Les scandales, c’est dans le rétroviseur.

 

Une dernière question, votre film préféré ?

Oh là, ça c’est dur. (Il réfléchit quelques instants). Je crois que c’est quand même La Femme d’à côté, avec Fanny Ardant et Gérard Depardieu. C’est un film extraordinaire, pour moi le plus beau de ceux réalisés par François Truffaut.

 

Propos recueillis par Lou Kisiela

 

Crédits photos : 
AFP/Patrick Kovarik
MF/ABACA