En quête « d’Orient » : rencontre avec Mathias Enard, prix Goncourt 2015

L’écrivain le plus attendu du Fipa, c’était Mathias Enard, prix Goncourt 2015. Pendant 20 minutes, le débonnaire quarantenaire à la crinière grisonnante nous a parlé de Boussole. Son roman, sur l’insomnie d’un musicologue ressassant un amour perdu, se nourrit des fantasmes et de la connaissance de l’Est mystérieux.

Qu’est ce qui vous amène au Fipa en tant qu’écrivain ?
C’est une excellente question (rires). En fait c’est une invitation que j’ai reçu par l’intermédiaire de Didier Decoin, qui est membre de l’Académie Goncourt : chaque année, il invite un auteur. Effectivement, je n’ai jamais écrit pour la télévision, mais c’est quand même absolument fascinant : j’y rencontre des réalisateurs, des producteurs, je vois ce qu’il s’y fait. C’est un monde que j’ignore complètement.

Vous avez déjà pensé à écrire pour faire des films, des scénarios ?
Oui, bien sûr, c’est quelque chose auquel on pense toujours. J’ai été contacté pour un projet de série qui finalement ne s’est pas fait, mais je me ferme pas de portes. Si la rencontre et le sujet sont là, si toute cette alchimie se met en place, j’en serai ravi. C’est quand même une grande partie de l’écriture contemporaine.

Confier son œuvre pour une adaptation – étant écrivain et suivant une logique d’écriture plus solitaire – c’est difficile ?
Ça s’est déjà produit. Au contraire, je trouve ça bien : que quelqu’un lise le livre, qu’il s’en empare. Il en fait forcément quelque chose de différent : un film, c’est une autre forme d’écriture – qui n’a rien à voir – mais c’est passionnant de voir comment le réalisateur crée son propre univers et le transforme. Il y a une certaine magie à le redécouvrir ensuite.

Pour en revenir au Goncourt, vous avez déjà eu de nombreux prix : le Goncourt des Lycéens ou encore le prix du Livre Inter. Recevoir ce fameux prix Goncourt, qu’est ce que ça veut dire ? Ce petit bandeau rouge sur Boussole change-t-il le destin d’un auteur ?
Tout ça, c’est une étape après l’écriture : le livre suit son cours, rencontre un public, et parfois des prix. La différence entre le prix Goncourt et le Goncourt des lycéens concerne les votes : celui des lycéens est décidé par des lecteurs – des gens comme vous et moi, en plus jeunes. Le Livre Inter, c’est la même chose : les auditeurs de la radio choisissent leur livre préféré dans une liste. Pour le Goncourt en revanche, c’est le prix d’une Académie professionnelle. En France, c’est sans doute LE prix le plus connu, le plus prestigieux, la marque la plus puissante. C’est un énorme éclairage ! Évidement cela transforme complétement le destin d’un livre : il parvient au plus grand nombre, il est sous tous les sapins de Noël, et c’est une résonnance à l’étranger. Pour ma vie, elle restera la même : je vais continuer à écrire des romans. Mais en même temps ça change tout : on porte cette marque, cet aura qui s’est collé sur vous, c’est un nouveau défi !

D’autant que vous êtes jeune, 43 ans. Y’a-t-il un prix plus gratifiant qu’un autre ?

Non, je ne me suis jamais posé la question en ces termes. C’est différent : j’ai adoré recevoir le Goncourt des Lycéens, j’ai adoré aussi recevoir le Goncourt. C’est juste le public qui est changé, mais le livre est déjà écrit donc reste le même.

On note une vraie musicalité dans Boussole, des phrases très longues, des images et des détails. En tant que lecteur, on voyage avec ces mots. Qu’est ce qui caractériserait votre technique d’écriture ? Comment vous y prenez-vous ?
Le phrasé, c’est vraiment la base du travail d’un livre. C’est aussi une voix, un rythme, un mode d’expression et de dire. Pour moi, l’écriture s’ouvre quand j’ai trouvé cette façon de raconter. Là, ce rythme assez lent, assez posé de Boussole, un peu lyrique, onirique et mélancolique à la fois, c’était nécessaire : c’est une longue période qui ressemble aux longues improvisations de la musique arabe ou persane, le livre n’aurait pas été le même sans ce style.

Le style fait directement écho au propos du livre. On croirait un carnet de voyage : est-ce le vôtre ? Y’a-t-il une part autobiographique ?
Dire qu’il y a une part autobiographique, c’est un peu beaucoup : je n’y raconte pas ma vie. Mais j’utilise certains personnages, certaines ambiances, certains souvenirs liés à des villes, des endroits que j’incorpore à mes personnages. En revanche, la vie de mes personnages n’a rien à voir avec la mienne – même si on a quelques détails en commun.

Pour rebondir sur vos personnages, il a été dit que Sarah était une orientaliste. Qu’est ce que ça veut dire aujourd’hui, être orientaliste ?
Je ne sais pas si c’est très vrai. Justement, être orientaliste, ça ne veut plus rien dire aujourd’hui. Cela correspond à un état, un moment donné de la science qui n’existe plus. L’orientaliste, c’était celui qui s’intéressait d’abord à l’Orient, la zone géographique, et puis à toutes les disciplines : l’histoire, la littérature, la peinture, l’archéologie, l’histoire des sciences. Aujourd’hui, on est d’abord historien, d’abord linguiste, d’abord spécialiste de ceci ou cela et on s’intéresse à un moment à l’Iran ou au monde arabe. Ca n’existe plus, ceux qui connaissent tout cet ensemble et se l’approprient. Le savoir est beaucoup plus lointain ! Rien que le nom l’indique : les grandes institutions pour les langues orientales sont les héritières de tout ce mouvement orientaliste, beaucoup de savants aujourd’hui sont les descendants de ces orientalistes. Mais stricto-sensu, il n’y en a plus.

Pourtant, il y a toujours une fascination de l’Orient, un désir d’aller là-bas et d’en savoir plus. Comment vous expliquez cette fascination qui perdure malgré les changements dans les rapports de pouvoir ?
C’est une fascination pour la différence ! Pour l’altérité aussi. Elle est bâtie sur tout un ensemble d’images qu’on reçoit depuis qu’on est petit, qui participe à la construction de cet imaginaire de l’Orient. On veut le découvrir, confronter tout ce qu’on a en tête à une réalité. Voir si ces rêves ont une part de vrai.

D’où vous vient cette fascination ? De vos voyages, de vos lectures, de votre entourage ?
Ma fascination initiale pour l’Orient, c’est certainement la même que celle de beaucoup d’adolescents : j’ai grandi dans une petite ville de l’Ouest de la France – Niort – à l’opposé de ce que l’on peut imaginer d’exotique. Mais j’étais fasciné par l’aventure, la découverte et les voyages. Alors après mon bac, je cherchais ce que je pouvais faire pour voyager et découvrir le monde : j’ai découvert les langues orientales et suis allé sur place. Évidemment, après c’est un autre processus : une fois au Moyen Orient, on oublie petit à petit ses rêves exotiques et on se passionne pour une réalité contemporaine et tangible, qu’on a autour de soi.

Pour écrire le personnage de Sarah, vous êtes-vous inspiré d’aventurières comme Isabelle Eberhardt, Ella Maillart, ces femmes libres qui se fascinent pour un Orient si compliqué ?
Oui justement. Les choses ont beaucoup changé : au XIXème, quand ces femmes vont au Moyen-Orient et s’y installent, c’est car elles y trouvent une certaine liberté. Chose qui était impossible ailleurs ! La question de la libération vient du voyage, le fait de pouvoir enfin être soi-même, débarrassé des enfermements dissimulés dans notre société d’origine. Quand on est à l’étranger, il n’y a ni filtres ni castes : même si les gens vous considèrent comme un étranger, ils ne vous font pas rentrer dans ces catégories. Une femme étrangère sera bien plus libre de ses mouvements et de sa vie quotidienne qu’une Libanaise, Syrienne, Iranienne, prise dans un réseau de pressions sociales.

Justement, du fait d’être un étranger – même si vous parlez arabe et persan – n’étiez-vous pas condamné à rester spectateur de ces mondes quand vous étiez là-bas ?
Oui, mais en même temps on participe. J’ai travaillé en Syrie, au Liban. On reste évidement celui qui est né ailleurs, qui a grandi ailleurs, on a une autre langue maternelle, mais il y a une certaine forme d’intégration. On comprend plus ou moins les coutumes du monde qui vous entoure, on est transformé par ces habitudes et ces interactions. Mais bien sûr qu’on s’intègre, de la même façon qu’un étranger arrivant en Europe devra faire le même chemin.

Qu’est-ce que vous pensez de l’expression « fracture Orient / Occident » ?
Je pense que c’est une double erreur. D’abord parce que ça considérerait que l’Orient et l’Occident sont des objets très précis, qu’on pourrait opposer l’un à l’autre et entre lesquels on pourrait mettre une limite. Or, ces objets ne sont que des concepts, flous. Il est très difficile de voir ce qu’ils recoupent, ne serait-ce que sur le plan géographique : où ça s’arrête, où ça commence ? Et justement, que ça soit sur le plan culturel, géographique ou historique, les choses se superposent : il y a toujours de l’un dans l’autre. Ce qu’il faudrait retracer plutôt, ce sont ces rivières qui les traversent, la façon dont on s’est nourri pendant des centaines d’années, comment on a échangé entre Orient et Occident. Essayer d’opposer les deux, c’est impossible !

Et qu’est-ce que vous pensez des oeuvres de Pierre Loti ?
Forcément, je l’ai lu quand j’étais jeune. Fantômes d’Orient, Vers Ispahan… Et Ayizadé ? J’ai pleuré !

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Propos recueillis par Alice Froussard et Lou Kisiela