The Case : Cluedo géant sur l’île de glace

Le cadavre d’une jeune ballerine est retrouvé au bout d’une corde, et c’est un réseau tentaculaire de trafics et de mensonges qui est mis à nu. The Case, la série réalisée par Baldvin Z (Zophoníasson) en 2015, en dit long sur la nature humaine, et sur la violence sourde qui l’accompagne. Dans un malaise latent, les 9 épisodes de la première saison dissèquent la société islandaise, ses perversions et ses failles. Voilà la dernière pépite du thriller scandinave.

The Case n’est pas une série comme les autres. Le thriller flirte constamment avec la série policière et le drame psychologique, dans un mélange des genres qui déroute au premier abord. L’explication est en fait simple : Baldvin Z crée hors des cases. Le réalisateur de Life in a Fishbowl et Jitters, des films intimistes et contemplatifs bien éloignés du suspense sanglant de The Case, en est venu à la série policière un peu par hasard. Il avoue même ne pas en regarder lui-même.

Comme le plus classique des whodunit, la série s’ouvre sur la découverte d’un cadavre. C’est celui de Lára, danseuse talentueuse stoppée net à 14 ans dans sa carrière de ballerine, qui déclenche l’enquête. Gabríela, détective désabusée, incrédule face à la thèse du suicide, s’engage dans une lutte contre ses supérieurs pour élucider cette mort suspecte. En parrallèle, Logi, un avocat déchu porté sur la bouteille, engage pour le compte de ses amis la même quête de vérité. Leurs recherches les mèneront bien plus loin que prévu.

« Je tenais à rendre la série la plus islandaise possible. En fait, on ne fait pas plus islandais », confie Baldvin. Le cadre est réaliste – et le budget réduit, par la force des choses, accroît encore la vraisemblance des images. Le spectateur suit les personnages partout, de leurs salons aux bars du centre, jusque dans leurs voitures pour un hotdog avalé sur le pouce, et c’est du vrai Reykavik qu’il s’agit. Banlieues résidentielles, aires de jeux de l’école, parkings, rien n’est maquillé. Baldvin Z a filmé sa ville.

Il le revendique, d’ailleurs. Enfant de la campagne et des grands espaces, élevé au Nord de l’île à Akureyri, il est fasciné par une capitale qu’il juge paradoxale à bien des égards. Reykjavik, pour lui, c’est la juxtaposition d’univers diamétralement opposés, un réseau resserré aux intrications parfois douteuses. C’est dans cette bulle étrange que The Case s’introduit progressivement, s’enfonce et creuse jusqu’à en déterrer les fragments les plus affreux des histoires collectives.

Quand les suspects sont tous cousins

The Case apporte une réflexion singulière sur la violence. Le cadre dans lequel est posée l’intrigue y joue pour beaucoup. Avec moins d’un homicide par an dans les années 2000, l’Islande peut se targuer d’être une société peu violente. La sûreté du pays fait sa légende – il a remporté l’année dernière le titre de « pays le plus sûr du monde ». Mais les monstres existent partout, rappelle Baldvin, et Reykjavik ne fait pas exception « Etonnament, ces cinquantes dernières années», explique-t-il, «le pays a été témoin des crimes les plus atroces. Et les individus les commettent pour des motifs vraiment étranges. »

Il évoque quelques procès qui ont ponctué le 20ème siècle : « En 1973, par exemple, le pays a connu un procès énorme. 4 personnes ont été mises en prison pour un double meurtre – et les corps n’ont jamais été retrouvés. La BBC en a même fait un documentaire » Le plus étonnant tient peut-être à l’attention qu’y attache le public : « Les gens en parlent encore. Ces histoires sont extrêmement complexes, et les Islandais en connaissent les moindres détails. D’ailleurs, le genre policier d’ici en est nourri : quand je lis un roman je retrouve ces procès, recyclés, un élément de 1980 accolé à un autre qui remonte à 1950 »

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Le nombre d’habitants a même tendance à intensifier l’horreur. Avec ses 323 000 âmes, l’Islande fait l’effet d’un gros village. La particularité d’un tel environnement, terrain d’enquête à taille humaine pour la police, c’est que les crimes touchent tout le monde «C’est un pays tellement petit que tout le monde est lié d’une manière ou d’une autre. C’est aussi l’impression que vous avez en regardant la série : ils sont tous connectés les uns aux autres. Vous savez, ici, la première question que vous posez quand vous rencontrez une fille qui vous plaît, c’est « Est-ce qu’on est de la même famille ? » » s’amuse Baldvin. La proximité a ses avantages – et ses zones d’ombre. La série et ses 99 personnages l’illustrent avec justesse.

L’Islande n’est plus coupée du monde. Longtemps inconnue, elle attire les curieux aujourd’hui. Les geysers et le cocktail volcans/vikings/baleines/aurores boréales décrit par les agences de voyages fascinent. Et même si ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici – The Case, c’est avant tout du béton, des commissariats et des chambres d’adolescentes – le programme intéresse. La diffusion, confiée par Sagafilm à Red Arrow International, devrait s’étendre à l’Europe dans les mois qui viennent – à l’instar de celle de Trapped, autre projet de Baldvin Z retenu par la BBC, la ZDF allemande et France Télévisions.

Joséphine Duteuil

Crédits photo : Sagafilms