Karajan, le diktat de la perfection

Un personnage aussi fascinant que controversé. Karajan’s Magic and Myth revient sur la vie d’Herbert von Karajan, « chef d’orchestre le plus célèbre et le plus couronné de succès en son temps », pour John Bridcut, réalisateur de ce documentaire musical. A travers les témoignages poignants des musiciens qu’il menait à la baguette, le public découvre le portrait d’un homme talentueusement tyrannique. Mais son passé, troublé par ses relations avec le nazisme , n’apparaît que très peu à l’écran. La musique et ses musiciens sont bel et bien au centre du film afin de cerner une personnalité artistique unique, pleine de paradoxes.

  • Mélomane mégalomane

Un regard bleu aussi perçant qu’électrisant, une coiffure impeccable, une vraie gueule de cinéma. Karajan ne laissait personne indifférent. Il avait « une emprise que l’on ne pouvait éviter », se rappelle un de ses musiciens. Né à Salzbourg en 1908, il apprend très jeune le piano. Mais son oreille surdéveloppée et sa force d’interprétation font rapidement de lui un chef d’orchestre hors pair. « Le miracle Karajan ».

Les succès s’enchaînent. Sa carrière décolle et prend une tournure internationale avec la direction de l’Orchestre Philharmonia de Londres en 1946, avant qu’il ne soit nommé chef à vie du très convoité orchestre philharmonique de Berlin. En dehors de la scène, il jongle luxueusement avec ses différentes résidences de Saint Tropez à Anif, sa Mercedes à porte papillon et son jet privé. La folie des grandeurs.

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L’effet papillon

Ses musiciens, ridés par le temps, vibrent encore aux souvenirs de ce chef d’orchestre unique. Sa précision d’orfèvre et sa virtuosité impressionnent. L’orchestre est mené d’une main de fer. Son interprétation prime, sa vision est la meilleure. Aucun doute là dessus. S’il est contesté, il est prêt à ne pas se rendre à un concert, confie une musicienne. « Il pensait que la musique tournait autour de lui », explique John Bridcut.

  • Perfectionniste déterminé

L’image également. Les nombreux films musicaux qu’il réalise avec sa maison d’édition Télémondial sont centrés sur sa personne. Pas moins de quatre caméras étaient pointées sur lui et sa baguette. Ses musiciens n’apparaissent que très peu à l’écran, seuls leurs instruments sont mis en valeur. Même le public est factice, les films sont enregistrés en studio aux murs peints en trompe-l’œil, faisant croire à une assemblée disciplinée. Immobile.

Cette recherche de la perfection poussée à l’extrême caractérise le personnage. Du visuel au musical. Les yeux fermés, il dirige son orchestre avec une exigence légendaire. « Jouez avec vos genoux, ou avec votre nez, mais s’il-vous-plaît jouez parfaitement juste ! », répétait-il. Une illustration du perfectionnisme presque pathologique de ce « trizophrène », comme il s’appelait lui-même, puisqu’il dirigeait l’attaque du morceau, tout en pensant aux variations à venir et en anticipant les changements de tempo.

Prêt à tout, sa méthode étonne. Afin de travailler exclusivement le jeu scénique, les musiciens devaient parfois répéter en playback. Quitte à les convoquer un premier janvier à dix heures du matin. Il se paie même le luxe de ne pas sélectionner le jeune Pavarotti pour un opéra, après l’avoir révélé aux yeux du grand public. Jugé trop gros pour la représentation, il lui préfèrera finalement Placido Domingo.

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  • Une autorité magnétique

Le résultat d’une telle orthodoxie est remarquable. La succession des témoignages de ses anciens musiciens, entrecoupée de vidéos de ses concerts lui rend parfaitement hommage. Tous, la voix serrée, les yeux brillants dans le vide, revivent ces moments et toutes ces émotions, portés par « un son pur » et « une interprétation unique ».

Car il sait sublimer ses musiciens du haut de son piédestal, tout en maintenant volontairement une distance entre lui et les autres. « Il était impossible d’être ami » avec ce génie solitaire, assurent les artistes qui l’ont côtoyé musicalement tout au long de sa carrière. Une volonté d’être intouchable.

Lore Salzburger, seule et unique secrétaire du maestro, met, elle, l’accent sur son magnétisme charismatique. Un léger signe du doigt suffisait effectivement à faire taire tout l’orchestre. Une autorité mêlant crainte et fascination. Kathleen Sturdy, une des violonistes, décrit même une sorte d’hypnotisme.

Pourtant, cette influence autoritaire, fondée sur la loyauté, s’effritera en même temps que sa santé, à la fin de sa carrière. Atteint d’une maladie des os, il lâchera sa baguette, épuisé, à la fin de son ultime concert. Tout un symbole. Il démissionne en 1989 de l’Orchestre philharmonique de Berlin, miné par des luttes de pouvoir internes. Il mourra en juillet de la même année, juste après avoir signé un accord avec un investisseur japonais pour Télémondial. Sens des affaires oblige.

Avec lui, c’est toute une conception de la direction d’orchestre qui a disparu. Une vision autoritaire, un peu archaïque, de la musique. Le prix de l’excellence, pour ses musiciens. « Toscanini croyait en ce qu’il faisait » disait Karajan qui l’admirait. Le crédo des plus grands.

 

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John Bridcut a rendu un bel hommage au virtuose allemand

 

 

Pierre E.

Crédits Photos :  Siegfried Lauterwasser – Karajan.org
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