Musique, ça tourne !

Elle exprime une émotion, rythme une scène ou ancre un univers entier dans la mémoire collective. Du cinéma à la télévision, la musique est une composante essentielle de l’image. C’est en substance le message central du meet-up « How to get great music for your program ? » organisé ce jeudi à l’hôtel Bellevue, drapé pour la semaine aux couleurs du Fipa Industry, et sponsorisé par Audionetwork, librairie audio d’envergure internationale. L’occasion d’échanger avec Christophe Goze, compositeur français, membre du jury « Musique et spectacle », et Tarek Hamdan, compositeur espagnol, à propos de leur métier et de la place de la musique dans l’industrie du cinéma aujourd’hui.

  • Le ressenti d’un artiste

Pour débuter, un court extrait de la série Lost : les disparus est présenté à l’assistance. Une île déserte accueille un rescapé d’un crash aérien. Chemise blanche déchirée, maculée de sang, l’homme fuit à travers la nature luxuriante. En état de choc, il examine sa blessure, l’omoplate gauche est lacérée, la chair à vif. Le premier visionnage, muet, laisse un goût d’inachevé. La musique manque. Les compositeurs nous présentent alors leur version musicale respective, composée à partir de leur ressenti, à la seule vue des images.

Et le résultat est étonnant. Christophe Goze a opté pour un morceau très rythmé, alliant cordes et percussions. Des djembés qui donnent un air saccadé et une touche d’exotisme. Passionné par la musique ethnique, qu’il juge « plus originale », celui que l’on surnomme « Mr World Music » a fait ce qu’il savait faire de mieux. Sans véritable mélodie, l’accent est mis sur l’action, le mouvement, la course du personnage angoissé.

Tarek Hamdan a lui composé un morceau beaucoup plus tragique. Introduction au piano seul, peu à peu rejoint par un ensemble de cordes. Le rythme est plus calme, donnant une dimension dramatique à la scène. La volonté du compositeur espagnol est de « souligner la solitude » du personnage meurtri. Chacun a sa propre interprétation.

  • Un travail « de collaboration »

« Une musique, ça doit trancher » précise Christophe Goze. Détonner, apporter une plus-value émotionnelle à la scène. Il faut « presque oublier l’image » afin de retranscrire le mieux possible ses sentiments. Tarek Hamdan, lui, analyse plus scrupuleusement la vidéo avant de composer. Le temps, le lieu, l’ambiance, le rythme sont autant d’éléments qui lui indiquent des variations musicales possibles. Comme si les images parlaient d’elles-mêmes.

Le support joue aussi sur la composition. Le travail de création musicale sera plus important pour un film. Le compositeur doit se concentrer sur la dimension émotionnelle, alors que l’enjeu musical d’un documentaire est d’illustrer un contexte précis. La musique doit « seulement coller à l’image ».

L’objectif, pour Christophe Goze, est de « surprendre le réalisateur ». Car tout au long de son travail, le musicien est en collaboration avec le cinéaste. C’est « cette rencontre très importante » entre deux artistes passionnés, deux univers différents, qui va permettre de sublimer le film. L’un indiquant les scènes à mettre en avant, l’autre tentant de « lui montrer une autre direction » par l’usage d’un instrument peu familier, d’un son ou d’un rythme inattendu.

Ce véritable travail d’équipe explique la formation de « couples mythiques » dans l’histoire du cinéma allant d’Alfred Hitchcock et Bernard Herrmann jusqu’à Steven Spielberg et John Williams.

  • La musique à l’ère des librairies audio

Cette étroite collaboration ne vaut que pour une création originale, une musique composée exclusivement pour un film. Or depuis quelques années, les librairies audio comme Audionetwork ont transformé le marché. Travaillant directement avec les compositeurs, elles proposent aux réalisateurs une énorme banque de données musicale. Le travail est alors radicalement différent pour le musicien. Il s’effectue en amont, sans image et chaque titre est remixé plusieurs fois, afin d’offrir une diversité de sons possibles aux réalisateurs.

IMG_0892
Logo d’Audionetwork

« J’essaye de me mettre dans la tête d’un réalisateur », indique Christophe Goze. Car la commande de la librairie est imprécise. Le musicien ne travaille plus sur un film, un personnage, un scénario mais sur une aire géographique ou un pays, par exemple.

Accusées par une éditrice musicale présente dans la salle de détériorer la qualité de la musique en divisant les prix du marché par deux, les librairies ont longtemps eu la réputation de produire de « la musique au mètre ». Sauf qu’aujourd’hui, de grands musiciens collaborent avec ces organisations musicales, à l’image d’Audionetwork et Stewart Copeland, ex batteur du groupe Police. Elles représentent une opportunité de produire de la musique à haut niveau et assurent un revenu aux compositeurs, tout en prenant en charge les frais de production. Pas assez pour convaincre toute la salle du bien fondé de leur action.

Même si le marché s’est modifié, les clés du métier n’ont pas changé. Il faut aimer la musique, l’écriture et le cinéma tout « en mangeant beaucoup de pâtes au beurre », conclut Christophe Goze en riant. Avis aux amateurs !


 

Portraits chinois de compositeurs

Capture d’écran 2016-01-22 à 10.34.44

Pierre E.