Le combat d’un père

Javier Sicilia réconfortant un homme pendant la marche pour les victimes des cartels

« Quisieron enterrarnos pero no sabian que éramos semilla » (ils voulaient nous enterrer mais ils ne savaient pas qu’on était des graines). Un proverbe mexicain qui illustre parfaitement le combat du poète Javier Sicilia contre les cartels de drogue et la corruption au Mexique à l’origine de la mort de son fils en 2011. Les deux réalisatrices américaines Katie Galloway et Kelly Duane de la Vega retracent le parcours héroïque de cet homme dans El poeta ; un hymne à l’amour paternel comme arme de protestation.

L’amour est une arme

Alors qu’une trentaine d’étudiants mexicains ont été enlevés de manière cruelle et inexpliquée à Iguala, le 26 septembre 2014, le peuple mexicain crie aujourd’hui son désarroi face à la prolifération de ces crimes impunis. Mais à qui jeter la pierre ? Les cartels, la police ou le gouvernement… qui sait ? Si les Mexicains n’ont pas identifié leur ennemi, ils possèdent une arme commune : la solidarité et l’amour.

C’est ce qu’a vécu le célèbre poète Javier Sicilia dont le fils a été l’une des victimes de la guerre des cartels. « Il était unique », dévoile-t-il dans le documentaire. Ce n’est pas le message d’un poète qu’il entend adresser ici mais celui d’un père. Un père qui souffre… Et cette souffrance va devenir son arme principale pour dénoncer la responsabilité du gouvernement dans cette guerre injuste qui a fait aujourd’hui plus de 100 000 victimes. Les visages de certaines d’entre elles ont été placardés sur les murs de la ville, imprimés sur des tee-shirts et brandis sur des banderoles au cours de nombreuses manifestations. C’est ainsi que la plupart des Mexicains se rappellent encore aujourd’hui le visage de Juan Francisco, fils du poète renommé. Il lui adresse d’ailleurs son dernier poème :

« Le monde n’est plus digne de parole. Ils l’ont étouffé à l’intérieur de nous. Comme ils t’ont asphyxié. Comme ils t’ont déchiré les poumons. Et cette douleur ne me quitte pas. Seul le monde reste. À cause du silence des justes. Seulement à cause de ton silence et de mon silence, Juanelo… Voici mon dernier poème, je ne peux plus écrire de la poésie… La poésie en moi n’existe plus. »

Le peuple se lève

C’est pour Juan Francisco que les Mexicains ont décidé de rallier le mouvement lancé par Javier Sicilia : une longue marche partant de Cuernavaca pour rejoindre le centre de Mexico City. Une manière pour eux de regarder le président de l’époque, Felipe Calderon, droit dans les yeux…Après avoir réussi à pénétrer dans l’enceinte de Chapultepec au cours d’une réunion présentielle, ils portent leur message et expriment leur consternation face à un président qui ne s’estime pas responsable de ces crimes. Encore une fois, pas de responsables mais pourtant les victimes, elles, sont bien réelles. « Ils ne devaient pas mourir » disent alors les manifestants à propos des personnes tuées mais plus qu’un hommage, c’est un cri de désespoir qu’ils affichent au grand jour.

« C’est un mouvement pour la démocratie » confie, ému aux larmes, le poète devant les caméras. Du moins c’est un premier pas car Javier ne compte pas s’arrêter là… Si le président mexicain nie son implication dans la guerre des cartels, peut-être que les responsables se reconnaitront en dehors des frontières. Si la drogue illégale est fournie aux Etats-Unis par le Mexique, le trafic d’armes se fait dans l’autre sens et tant qu’il ne cessera pas, les morts se succéderont tristement. Aussitôt pensé, aussitôt fait : Javier Sicilia décide de traverser le nord du Mexique où les crimes sont les plus nombreux, pour rejoindre la frontière américaine. Son projet sera encore une fois soutenu et suivi par un grand nombre de Mexicains qui espèrent, eux aussi, que le meurtre de leur fils, leur fille ou leur mari ne restera pas impuni. Un combat qui n’a pas besoin d’armes mais seulement d’amour.