Le Choix d’Oleg : genèse d’une amitié

James Keogh et Elena Volochine, réalisateurs du Choix d'Oleg

Le Choix d’Oleg est un document exceptionnel, qui offre au plus proche de la réalité les témoignages intimes de deux soldats russes engagés sur le front de Donetsk, au cœur du conflit ukrainien. De la prise de contact à la première projection, les réalisateurs Elena Volochine et James Keogh, ainsi que la productrice Valérie Montmartin, sont revenus pour nous sur ce projet hors du commun.

Elena est correspondante pour France 24 à Moscou. James, photographe freelance, est un habitué des zones de conflits. Les deux journalistes se sont connus à iTélé. C’est lors d’un reportage sur le conflit ukrainien pour la chaîne qu’Elena fait la rencontre d’Oleg, le chef d’un bataillon de soldats bénévoles russes qui ont pris les armes dans le Donbass. « Après le reportage, nous avons continué à nous écrire, pour faire régulièrement le point sur la situation. Progressivement, ces échanges se sont transformés en longues discussions, on a appris à se connaître. Un lien s’est créé, duquel est née l’idée du projet. » Elena retrouve James, qui réalise à Donetsk un reportage pour La Croix . Très vite, les deux journalistes s’accordent sur leur future collaboration.

Du côté des « méchants » 

Pas facile, au départ, de convaincre Valérie, productrice, de financer un tel projet. « On m’a recommandé Elena pour ce que j’appelle ma  « filière russe ». Mais comme elle  faisait  du reportage et que je ne fais plus que du doc, je n’étais pas convaincue. On a fixé un rendez-vous, que je lui ai volontairement rendu très pénible, pour la tester. J’ai vu qu’elle en avait dans le bide, mais je voulais voir le potentiel du projet. »

Les deux exigences de Valérie sont claires. « Un, le format doit être cinématographique ; deux, je veux que ça raconte non pas l’Ukraine, mais surtout comment on part faire une guerre qui n’est pas la sienne. Je voulais que ce soit du côté russe, ça m’intéressait plus de voir le côté des « méchants » ». La vraie question à traiter ? « C’est quoi d’avoir 20 ans ou 25 ans, de partir faire la guerre en croyant que la guerre c’est bien, et de s’apercevoir en réalité que c’est que de la merde dans ton cerveau ». Exactement ce que les deux journalistes ont en tête.

Un lien très fort avec les protagonistes

Après ce premier pas, restait un défi de taille : filmer des soldats en état de guerre, les pousser au-delà d’un discours plaqué sur la propagande officielle pour obtenir un ressenti personnel, profond. « On ne le voit pas dans le film, mais pour aller au-delà du discours politique, on a dû gratter un peu le vernis, les pousser à dire sincèrement ce qu’ils pensaient », confie Elena. Des échanges profonds aux airs de psychanalyse. « On n’est pas psy, mais il y a des choses qu’ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes. Ce type de réflexion, ils n’auraient pas pu l’avoir si on ne les avait pas repoussés dans leurs retranchements », poursuit-elle.

La confiance, un paramètre-clé pour réussir un tel documentaire. Libérée de la barrière de la langue, Elena a profité de sa double nationalité franco-russe pour se rapprocher de ses interlocuteurs. Dans un monde où les hommes ont pour obligation de dissimuler leurs faiblesses, la présence d’une femme a permis de délier les langues. James a profité du lien entre Elena et ses interlocuteurs pour faire oublier sa caméra et saisir ces moments privilégiés. Bien sûr, tout n’a pas été simple. « La complicité que l’on a développée a parfois entraîné des disputes très violentes », raconte la journaliste. L’envers délicat d’un lien authentique.

Mais cette relation n’est pas sans conséquence, puisqu’une fois le documentaire terminé, il a fallu reprendre de la distance. L’exercice est difficile. « Un tel projet nécessite forcément beaucoup d’empathie, l’envie de comprendre, d’aider aussi. Le plus dur dans ce genre de travail, ce n’est pas le fait de voir des gens mourir ou des cadavres, tout ça reste finalement assez impersonnel. Mais prendre ses distances avec des gens pour qui on représente une bouée de sauvetage, psychologiquement, c’est le plus difficile », avoue Elena. « Heureusement, James était là pour m’aider à garder un minimum de distance ».

James et Elena ont toujours des contacts avec ceux qui sont finalement devenus plus que les protagonistes de leur documentaire. Cette empathie dont parlent les réalisateurs se ressent profondément dans leurs images, pour le plus grand plaisir du spectateur. Difficile, pour lui aussi, de se détacher des personnages.

Pierre Rateau

Crédits photo : Joséphine Duteuil

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