Traverser les regards d’enfants migrants

À la sortie de la première projection de son film, Sarah Lebas a besoin d’un moment pour respirer. Comme elle, la salle a retenu son souffle jusqu’aux dernières secondes de L’Île aux enfants de l’exode. Un film qui parvient à émouvoir sans jamais apitoyer. La réalisatrice et son acolyte Cyril Thomas ont donné la voix à de jeunes syriens, leur ont permis de mettre des mots sur un monde qui ne devrait pas être celui de l’enfance. Retour sur un regard d’une justesse désarmante.

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Les yeux de Sarah sont scrutateurs et toujours bienveillants. Ils ont l’habitude de déceler les histoires qui méritent d’être exposées. Avec L’Île aux enfants, elle le dit, le but était de « faire comprendre que nous devons accueillir les migrants ». À force d’en être abreuvés, les images d’exode sont presque devenues familières. La répétition a créé une sinistre habitude qui sert d’excuse pour ne pas regarder les pneumatiques remplis à ras bord d’hommes et de femmes épuisés, pour ne pas voir l’horreur que transportent leurs regards.

En filmant à genoux, « à hauteur d’enfant », impossible de rester insensible à la vie des fils et filles de réfugiés lors de leur passage à Lesbos. Voir la mort et le chaos les a transformés. Aux visages des enfants syriens, la lucidité des atrocités de la guerre a donné des expressions trop adultes. De temps à autre, un éclat de vie se montre dans un sourire, mais la gravité reprend vite le dessus.

Quand les sujets deviennent réalisateurs

En arrivant sur l’île grecque, Sarah appréhendait la prise de contact avec son sujet. L’univers des enfants est en partie inaccessible aux adultes. Ajoutez à cela leur parcours et la barrière de la langue, et leur « instrumentalisation ». Pour passer les frontières sans encombres, certains enfants ont appris des discours tout prêts, dans lesquels ils racontent mécaniquement leur envie d’aller à l’école et leur amour de l’Europe. Sans se livrer, pour protéger leurs parents, ils ne disent pas de quelles villes ils sont partis, ou comment ils sont arrivés là. Mentir est devenu un moyen de survie. Mais pas pour tous.

L’équipe s’est souvent sentie seule. En septembre, au début du tournage, seul trois médecins couvraient la zone, les ONG étaient inexistantes.

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Une traductrice française faisait l’intermédiaire pour l’équipe du tournage. La réalisatrice l’a choisie avec soin : il fallait qu’elle soit douce, qu’elle rassure les enfants et qu’elle ne rajoute pas un obstacle supplémentaire à leur compréhension. Elle a aidé à repérer ceux qui n’étaient pas sincères, même si ce n’est pas vraiment par choix, mais par réflexe.

Pour ne pas que la caméra soit une intruse, Sarah a décidé de la prêter aux enfants, afin qu’ils s’approprient les questions et les réponses et parlent librement de leur ressentis, de leurs passés en Syrie et de leurs espoirs. Ce sont eux qui font le film, il n’y a jamais de voix off, la trame suit uniquement leur histoire. Leur manière de raconter ce qu’ils ont vu est extrêmement particulière. Les plus jeunes mêlent fiction et réalité, transforment l’atrocité en imaginaire. On a parfois l’impression que ce sont leurs rêves qu’ils décrivent. Avec l’âge, leur perspicacité devient plus crue, mais tous comparent ce qu’ils ont vu avec des cauchemars, ou bien des films d’horreur.

Adultes en retrait

« Le plus impressionnant, c’est leur résilience » selon Sarah. Quelques plans les montrent barbotant dans les criques turquoise de l’île, dans la même eau qui aurait pu les engloutir quelques heures plus tôt. Lesbos n’est qu’un « sas » : une brèche entre deux continents et deux vies. Les Syriens n’y transitent que 48h en moyenne ; beaucoup moins que les Afghans, par exemple, qui peuvent y rester coincés des mois. L’avantage de la jeunesse exempte les enfants d’une part de la souffrance. C’est en riant qu’ils disent qu’ils ne possèdent plus rien.

« Le plus impressionnant, c’est leur résilience »

Les sourires des parents eux, sonnent faux. Par trois fois, les larmes des pères ramènent à la réalité brute, ils n’ont pas la même imagination comme bouclier. Ils ne peuvent pas tout dire à leurs enfants. Certains en ont perdus dans la traversée. Ils sont exténués, anxieux de ce que l’avenir leur réserve encore. Tous comprennent l’exutoire qu’est le film pour leurs enfants et restent en retrait face à la caméra. Leurs explications ont guidé hors-champ l’œil des réalisateurs, mais ce n’est pas leur vision qui est directement l’objet du film. Sarah se rappelle de la « très jolie relation » qu’elle a eue avec une mère syrienne, qui partageait son envie de donner le micro aux jeunes rescapés. Complices, et malgré les embûches, parents et réalisateurs se sont démenés pour que L’Île aux enfants de l’exode soit le témoignage d’une enfance qui résiste à la destruction, et un message d’espoir.

Lou Kisiela