Mathias Théry et « l’esthétique peluche »

Avec leur dernier documentaire, La sociologue et l’ourson, Etienne Chaillou et Mathias Théry reviennent sur le débat qui a déchaîné les passions en France : la famille et ses mutations liées au projet de loi du mariage pour tous. Récit intime et insolite lié à l’utilisation de marionnettes. Mathias Théry nous en dit un peu plus sur son métier passionnant. Rencontre toute en simplicité avec un réalisateur de talent.

Laura : D’où vous est venue l’idée de ce film et surtout pourquoi utiliser des peluches ?

Mathias : La réponse est multiple. On avait le désir, avec Etienne Chaillou,  d’abord de raconter un moment historique du pays parce que le film se déroule pendant le débat. Il ne revient pas à posteriori sur les évènements. Mais on voulait aussi prendre de la distance, ce qui était assez compliqué surtout sur ce débat qui était très enflammé. La mise en scène avec les marionnettes nous permet de rejouer ce débat et de faire des sauts dans le temps aussi. Les marionnettes sont parfois utilisées à partir de bandes sons des médias ou des débats à l’assemblée nationale ce qui nous permet de regarder la société avec du recul. Ensuite elles sont faites avec les enregistrements que j’ai eus avec ma mère au téléphone (ndlr la sociologue Irène Théry). Donc là ce sont des discussions mère-fils où l’objectif n’est pas d’avoir son discours de spécialiste mais plutôt de montrer la manière dont elle en parle avec ses proches. Selon elle, pour comprendre le présent il faut beaucoup regarder le passé. Donc les marionnettes en noir et blanc nous permettent de revenir en arrière.

Ce choix des marionnettes est-il lié à une volonté de cibler les enfants ?

Pas du tout. Ce film est pour les adultes. L’esthétique peluche vient de plusieurs paramètres. Nous voulions avoir le maximum d’effets avec le minimum de moyens.  Faire de la récupération était donc plus facile que de faire de la fabrication. C’est aussi un message pour les spectateurs pour dire que notre intérêt porte plutôt sur le fond, sur ce que l’on raconte plutôt que de fabriquer une jolie petite esthétique. Ensuite, il y a une forme de logique parce que c’est le fils qui parle avec sa mère et donc il le fait en s’emparant de ses anciens jouets. Les marionnettes nous permettent de retourner en arrière pour voir quels autres changements il y a eu aussi dans la société. Grâce à cela, on se rend compte qu’on est dans une société qui est en perpétuel changement ce qui est difficile à réaliser quand on a les deux pieds dedans.

Donc, le montage était plus facile avec les marionnettes ?

C’est surtout très différent car en documentaire on fait avec ce qu’on a et en fiction on fabrique. Pour notre film, on était dans un entre deux car on est parti de matériaux documentaires puisque les enregistrements téléphoniques sont des morceaux de réel pur, il n’y a rien d’écrit. Mais comme ce sont des sons, on pouvait quand même fabriquer une vraie mise en scène avec un travail de découpage et de scénarisation. En plus, on était coincé derrière un personnage qui n’a pas un quotidien très funky et nous on avait envie d’un film plus vivant. Les marionnettes nous ont permis de rester avec la sociologue tout en s’échappant en même temps. Donc oui le montage était plus facile mais ce n’était pas la seule raison de notre choix.

Combien de temps cela vous a pris pour faire ce film ?

L’aspect humain on va dire, a été tourné pendant les débats durant 9 mois. Le travail de mise en scène avec les marionnettes, après les débats, nous a pris 3 mois de travail mais peut-être même plus avec l’écriture et le tournage. On va dire qu’en tout il a fallu deux ans pour produire ce film.

Est-ce que vous avez eu des difficultés particulières pendant la réalisation?

On a eu des difficultés financières mais je crois que c’est le cas de beaucoup de documentaristes. On a décidé de faire un film avec peu de moyens. Minimum de moyens maximum d’effets toujours. Après il y a les difficultés inhérentes au film. Parfois il y a des choses que l’on voudrait dire mais on en a pas les moyens. On a appris pleins de choses mais qui ne pouvaient pas être intégrées au film  puisqu’il fallait rester dans l’actualité du débat. Je me suis brouillé avec une partie de ma famille tout de même. J’ai tourné au mariage de ma cousine, avec son autorisation. Je pense qu’ils n’étaient pas très pros mariage pour tous et qu’ils ont eu peur qu’on essaie de les manipuler. Cela a créé des tensions dans la famille et maintenant on ne se parle plus. Comme quoi, on est pas seulement témoins, c’est aussi notre quotidien.

Pour revenir aux questions financières, est-ce que vous vivez de votre métier de documentariste ?

Oui, j’en vis mais je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent. Je m’arrange pour avoir la marge de liberté qui me convient et de ne pas me sentir obligé de faire des projets pour gagner de l’argent. Je préfère faire des films qui me plaisent.

Est-ce que vous avez une idée d’un documentaire qui pourrait gagner le Fipa ?

Aucune idée car j’en ai vus très peu encore puisque beaucoup de films sont inédits. Le nôtre n’est pas en compétition parce qu’il a déjà été un peu diffusé.  Il y a eu quelques projections en France, très peu, mais c’était une raison valable pour ne pas le mettre en compétition. D’ailleurs, le film sort au cinéma le 6 avril !

Propos recueillis par Laura Andrieu

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