Le Fipa s’ouvre au son du « beatbox »

Ça et là, les flashs crépitent. La foule bourdonne et se presse dans la Gare du Midi. Biarritz s’engouffre sur le tapis rouge, sur les 1400 sièges de la salle Atalaya, comble de soixantenaires en pantalons léopard, de producteurs aux costumes sur-mesure, de lycéens, de journalistes du monde entier et de réalisateurs des films en compétition. Une traductrice, de sa loge translucide, surplombe l’audience et retranscrit dans l’oreillette des non-francophones les premiers mots de la maîtresse de cérémonie. Les organisateurs et les membres des différents jurys de la 20e édition du Fipa défilent, tour à tour, sous les applaudissements. Didier Decoin, le directeur, compare la télévision à un « miroir magique (des Frères Grimm) » : prise de conscience du monde, reflet de la société, nécessaire à la correction de nos défauts.

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Les jurés lors de la cérémonie d’ouverture

Ce sont ces missions, celle d’un audiovisuel « qui se réinvente », que le Fipa a choisi de mettre en exergue. Un festival qui « bannit toute hiérarchie » entre fiction et documentaire. Deux genres pour un même but : traduire la réalité. La sélection du Fipa promet de s’ériger en rempart contre les conflits, et les incompréhensions. Juste avant que l’auditoire ne s’assombrisse, François Sauvagnargues annonce un film « extraordinairement surprenant » : Beatbox, boom bap autour du monde.

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Pascal Tessaud, réalisateur de « Beatbox Boom Bap autour du monde »

Et surprenant, il l’était. Après Brooklyn, un premier documentaire sur la culture hip-hop qui lui valut une sélection à Cannes en 2014, Pascal Tessaud, réalisateur, nous offre un voyage inattendu au cœur de la planète Beatbox – cet art vocal détonant qui consiste à imiter avec sa bouche les bruits des instruments. On y suit les pionniers du genre à New York, comme Rahzel, mais aussi la jeune génération, française, incarnée par Alem et BMG, aux championnats du monde de beatbox à Berlin. Un milieu trop peu médiatisé pour le jeune réalisateur. Lui, fait-il du beatbox ? « Seulement sous la douche », sourit-il. « Mais c’est ma culture. Mon désir est de faire ressortir cette jeunesse avec ma caméra, me battre pour faire des films qui toucheront des gens qui ne se sentent pas concernés par cette mouvance. Montrer toute sa puissance, sa créativité, son énergie et sa résilience. » A la base, le beatbox, c’est une révolte des ghettos noirs discriminés, transformée désormais en une énergie positive. Une volonté de dénoncer la société, de se dépasser soi-même jusqu’à créer un véritable collectif : la Beatbox family. Au milieu de ces battles, le respect prime. « Ces mecs là ont fait ça avec rien, on ne sait pas pourquoi, par pure passion, y’a rien d’intéressé : c’est une vraie leçon de vie !  C’est là, l’acte politique par excellence de faire des documentaires sur le monde réel, invisible, et mettre en lumière des gens qui méritent d’être connus », conclut Pascal Tessaud.

Après un temps, les applaudissements éclatent. Au premier rang une silhouette s’éclipse vers les coulisses. C’est celle qu’on a suivie tout le film, celle d’Alem. La foule se tait, un spot se braque sur lui. La bouche collée au micro, l’artiste fait vivre au public ce qu’il vient de voir à l’écran. Les rythmes qui cognent, les torrents d’onomatopées claquées sur un fond qui paraitrait presque électronique. Aucun trucage, c’est à la voix seule que le jeune Lyonnais enflamme absolument chaque personne présente. Des cris d’encouragement fusent, même les plus âgés scandent « le beat » en tapant des mains. C’est un triomphe. Toute la salle bouillonne de l’énergie de cet art que la plupart vient de découvrir.

Les félicitations continuent une fois les spectateurs dispersés. Les plus jeunes comme les plus vieux se précipitent pour un selfie avec le champion du monde. Lui se prête avec un sourire ému à l’exercice, lâchant à tous ceux qui le demandent une démonstration perso. Cliché de l’intergénérationnel : une vieille dame drapée d’un vison, aux cheveux blancs peignés en un impeccable chignon félicite chaleureusement Alem et lui glisse : « Si je n’avais pas vu ça, j’aurais raté quelque chose avant de mourir. »

Alice Froussard et Lou Kisiela

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